• J.-G. Heurteloup

Chapeau et canne – où convient-il de les mettre?

Aktualisiert: 22. Sept 2019

Par Christian Tanner


Certaines spectatrices et certains spectateurs de notre dernière vidéo consacrée au thé ont sans doute remarqué un détail : Heurteloup qui se présente en retard chez son amie Mme Reeves, après avoir salué son hôtesse et les amies de celle-ci, pose son chapeau sur le tapis à côté de sa chaise avant de prendre la tasse de thé que Madame lui offre. Ce à quoi une de nos spectatrices françaises à réagi :


“[S]i je peux me permettre; je suis surprise que Monsieur pose son chapeau par terre lorsqu'il s'installe ? Est-ce que c'était l'usage ?”


La question nous semble fondée : Heurteloup a-t-il bien fait de déposer ses effets personnels sur le précieux tapis perse de son hôtesse ? La gravité du fait réclame une réponse basée sur des sources historiques. Cependant : lesquelles sont susceptibles de l’apporter ?


Heureusement que, depuis Googlebooks, nous comptons une myriade de textes d’époque numérisés permettant une approche linguistique sur corpus. Cependant, l’iconographie contemporaine elle aussi peut nous offrir quelques pistes. Or, étant donné que la scène de la table à thé se passe en 1793, il convient de ne tenir compte que des sources qui précèdent et suivent cette époque de dix ans et qui sont de préférence de langue allemande. Pour ce faire, nous avons retenu plusieurs genres textuels, à savoir des journaux, des romans et des pièces de théâtre, sachant que c’est aussi la littérature qui reflète les us et coutumes de leur époque et qui peut combler des lacunes qu’une lecture des RARES traités de civilité (1780 – 1810) ne permettent pas de combler.[1]


Une lecture rapide ciblée sur les mots clés aboutit aux résultats suivants :

Premièrement peuvent être définis trois types de cadres interactionnels dans lesquels le maniement du chapeau et de la canne présentent un rapport à notre table à thé de 1793 :


a) La visite de personnes connues où ne se présentent que peu de personnes.

b) La visite d’assemblées plus ou moins grandes

c) Le déjeuner entre pairs à ciel ouvert.


Deuxièmement, une comparaison entre des sources allemandes et l’unique manuel de civilité français abordant la question du maniement du chapeau après le rituel de la salutation pour les années 1783 à 1803 suggère qu’une différence culturelle entre la France et les pays germaniques est POSSIBLE. Car dans tous les contextes analysés de notre corpus, le premier geste de l’invité dès son entrée dans la société consiste à poser son chapeau et sa canne. En revanche, le Français Dubroca stipule :


Se hâter, dès qu’on est entré de se débarrasser de sa canne, de son chapeau, de son manteau sur le premier meuble qui s’offre, c’est en agir comme on ferait chez soi. […] Votre entrée a fait lever tous ceux qui étaient dans l’appartement. Le maître de la maison se rassied; chacun s’assied successivement; vous êtes assis vous-même, le corps droit, les jambes placées l’une à côté de l’autre, votre chapeau, votre canne à la main: vous pouvez vous flatter d’avoir rempli le premier acte de la visite avec toutes les bienséances communes.”[2]


Or, en se penchant également sur l’iconographie française contemporaine, les préceptes de Dubroca paraissent ne pas toujours avoir été suivis. Ainsi, nous trouvons le chapeau tantôt posé sur un fauteuil, tantôt dans la main de son propriétaire, tantôt par terre.


Michel Garnier, 1794. L’invité, visiblement en retard, se fait morigéner par sa maîtresse. Que dans ces cironstances elle lui offre encore une tasse de thé n’est pas garanti. Source: https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/1/13/Sc%C3%A8ne_de_reproches.jpg

École française, La famille de Saxe, Source: http://www.sothebys.com/en/auctions/ecatalogue/2016/tableaux-sculptures-dessins-anciens-xix-siecle-pf1609/lot.50.html Le fils de la famille qui va prendre le thé se présente canne et chapeau à la main. Cependant, que va-t-il se passer lorsque sa soeur lui présentera une tasse de thé?

Louis-Marin Bonnet, 1789, Le Déjeuné, Source: https://i.pinimg.com/originals/91/c9/2e/91c92e198d6bb56351e4d2451ffdd4af.jpg La gravure n’est pas une caricature. Le jeune homme assis à la table du déjeuner a posé son chapeau et sa canne par terre. Son geste n’est sans doute pas dû au choc que le garçon ait ruiné la robe da sa jolie voisine.

Peinture anonyme, fin 18e, source: https://www.google.com/search?q=Mallet+1790&source=lnms&tbm=isch&sa=X&ved=0ahUKEwjKm-Hal-_jAhUwxqYKHTxhBMIQ_AUIECgB&biw=1280&bih=638#imgrc=0OneqVwiyomZ6M

Adrien Godefroy, 1800, Le Thé parisien, Source: https://2.api.artsmia.org/full/75994.jpg Les messieurs réunis autour de la table à thé portent leur chapeau sous le bras. Cependant que vont-ils en faire quand ou si on leur y accorde une place assise? Aucun de ces messieurs semble être venu pour prendre une tasse de thé.

Le Déjeuner, gravure de la série "Le Bon Genre" (1802), Source: https://www.britishmuseum.org/research/collection_online/collection_object_details/collection_image_gallery.aspx?assetId=100618001&objectId=1341264&partId=1 A travers cette caricature, on dénonce l’attitude des nouveaux riches qui s’accoudent indécemment à la table. Cependant, est-ce aussi le chapeau posé par terre qui fait l’objet d’une critique?

Qu’est-ce qui pourrait donc expliquer le décalage entre ce qui est décrit comme idéal et ce qui semble répondre à des pratiques quotidiennes ? Sans doute le contexte. Car, si Dubroca semble décrire de pures visites de politesse durant lesquelles on n’offre a priori rien à l’invité et qui en plus sont censées être courtes, les représentations de Bonnet et celles tirées du bon Genre suggèrent que les interactants entretiennent une relation familière. De plus, les messieurs ne sont sûrement pas fâchés de pouvoir prendre leur déjeuner en maniant leur tasse sans avoir à jongler avec leur chapeau et leur canne sur les genoux.


Si nous nous appuyons sur les sources allemandes, nous constaterons pour le maniement de la canne et du chapeau les possibilités suivantes :


1. Un membre de la famille prend le chapeau et la canne du père.[3]

1. Un membre de la société offre à l’invité de ranger son chapeau et sa canne.[4]

2. Le domestique du propriétaire s’occupe de la canne et du chapeau.

3. Un domestique de la maison de l’hôte offre à l’invité de se charger de sa canne et de son chapeau.

4. C’est l’invité lui-même qui dépose sa canne et son chapeau dans un endroit de son choix.


Pour les deux premiers cas de figure, nous n’avons trouvé qu’une seule attestation. A l’inverse, les trois autres scénario comptent plus d’occurrences. Aussi nous y intéresserons-nous de plus près.


Dans le Journal von und für Deutschland de 1791 se trouve un article qui apporte la lumière nécessaire à la question du maniement du chapeau après que l’invité a fait son entrée chez son hôte. Aussi en donnerons-nous au moins quelques extraits :


Dans le cadre de grandes assemblées et de grands dîners, il n’est pas rare que les chapeaux et cannes des uns et des autres soient confondus. Cela oblige le propriétaire à rentrer chez lui en emmenant un méchant chapeau ou une vieille canne à la place des siens dont il se voit contraint d’accepter la perte. Par conséquent, beaucoup, en se rendant à des grandes assemblées, prennent l’habitude d’emmener avec eux que les effets les plus usés qu’ils puissent trouver afin de ne pas avoir à en assumer la disparition. Seulement, cela jure avec le reste de l’habillement de l’invité ! D’autres, après avoir salué l’assemblée, ne confient leur chapeau et leur canne non pas au domestique de la maison, mais posent leurs effets à un endroit dont ils se souviendront sans peine.[5] […]. D’autres encore, une fois qu’ils ont fait leurs compliments, confient leur canne et leur chapeau à leur propre domestique alors que d’autres les remettent au domestique de la maison. Si l’hôte dispose d’une chambre destinée à recevoir les chapeaux et cannes que les domestiques ferment à clé, les vols et confusions se voient largement empêchés.[6]


Cependant, aucune de ces façons de faire ne satisfait l’auteur de l’article de 1791. C’est pourquoi il conclut :


Il serait à souhaiter qu’on se serve de ce type de chapeaux bas qu’on peut facilement mettre dans la poche et qu’on laisse les cannes chez soi pour qu’au retour on soit dispensé d’investigations pénibles. Peut-être que l’auteur du Journal des Luxus und der Monden (dans lequel on ne parle qu’insuffisamment de l’étiquette qui convient aux assemblées) sera en mesure de proposer une solution plus heureuse au problème.[7] Car, en société, il convient d’être sans souci puisqu’on est censé être enjoué. Seulement, comment être enjoué lors qu’on doit avoir peur qu’on ne nous vole notre chapeau et notre canne ?[8]


L’article montre à quel point les pratiques liées au chapeau et à la canne étaient variées dans les assemblées allemandes en 1791. Or, il en ressort clairement encore qu’aucun invité, en se mouvant en société, ne tient dans sa main ni canne ni chapeau !


Toutefois, qu’en est-il de Heurteloup qui, en allant voir Mme Reeves, se retrouve dans un tout petit cercle d’invités et qui, en plus, comme il est le seul homme ce jour-là n’a rien à craindre pour son chapeau ? A-t-il eu tort de le placer à même le tapis ou eût-il été mieux avisé de prévoir un autre endroit à cet effet ? Ou bien fallait-il espérer que l’hôtesse elle-même s’en charge ?


En nous focalisant sur le reste des sources que nous avons soumises à une analyse contextuelle, nous pouvons établir que :


1. Dans aucun des cas de figure il n’est fait mention de la place où un homme pose son chapeau et sa canne.

2. Dans tous les cas, le chapeau et la canne restent à la portée immédiate de son propriétaire pour que celui-ci soit en toute situation (congé, départ précipité dû à un différend par exemple) à même d’en disposer librement afin de se retirer.[9] Les deux attributs sont tels une extension de son propre corps – ou du moins de son vêtement.

3. C’est l’invité lui-même qui se charge de déposer sa canne et son chapeau – et ce même quand l’hôte, l’hôtesse ou même un domestique ( !)[10] susceptible de le faire à sa place est présent. Il est de bon ton que l’hôte demande à son invité de déposer son chapeau, mais pas nécessairement de le faire pour lui.[11]


La base de nos sources consultées mériterait sans aucun doute d’être complétée et enrichie. Cependant, on se permettra de tirer les conclusions suivantes par rapport au maniement du chapeau et de la canne dans les cercles allemands autour de 1793 :


- L’homme pose son chapeau et sa canne lorsqu’il entre en société.

- En général c’est à lui de décider où il pose son chapeau et sa canne. Ces deux effets demeurent

à sa portée immédiate. Pourquoi pas sur le tapis perse d’une Mme Reeves ?

- Dans des assemblées plus grandes, la priorité du propriétaire du chapeau et de la canne

consiste à les savoir en lieu sûr. C’est encore à lui de faire les démarches nécessaires (domestique, choix d’un endroit facilement à retenir) à moins que l’hôte ne s’en charge. C’est à

lui seul d’assumer le risque en carte de perte.


Ce dont on peut s’étonner par rapport au comportement de Heurteloup lors de sa visite chez son amie c’est sans doute moins la place qu’il a destinée à son tricorne mais plutôt le fait qu’il se soit présenté sans sa canne ! C’est qu’il l’avait tout simplement oubliée chez lui, occupé à pester contre le thé qu’il avait été et se croyant obligé de changer d’habit avant d’honorer l’invitation. Il est sûr qu’il n’en était pas fier, car sans sa badine chérie il se sentait comme amputé d’un membre de son corps ce jour-là.

BÄRENSPRUNG, Wilhelm, Neue Monatsschrift von und für Mecklenburg. Achter Jahrgang. 1stes und 2tes Stück. Januar und Februar, 1799, p. 128.


BECK, Heinrich, Rettung für Rettung, Ein Original-Schauspiel in fünf Aufzügen, Friedrich Esslinger, Frankfurt, 1801, p. 103.


BIBRA, Sigmund von, Journal von und für Deutschland, 1791. Eilftes Stück, XII, Vorschlag, wie einer Art von honnettem Diebstahl vorzubeugen seyn möchte, Frankfurt am Main, pp. 975 – 978.


DUBROCA, Louis, Le ton de la bonne compagnie ou règles de la civilité A l’usage des Personnes des deux sexes, chez Rondonneau, Paris, 1802.


GRAF VON LIMBERG, G.F., Der Deutsche Diogenes oder der Philosoph nach der Mode, Johann Georg Edlen von Rösle, Wien, 1792.


JÜNGER, Johann Friedrich, Huldreich Wurmsamen von Wurmfeld, Dykische Buchhandlung, Leipzig, 1787, p. 43.


LAFONTAINE, August, Rudolf und Julie. Ein Gemälde des menschlichen Herzens, Berlin, 1802.


SCHAZ, G., Des Herrn C. Goldoni Beobachtungen in Italien und Frankreich. Ein Beitrag zur Geschichte seines Lebens und Theaters, Dykische Buchhandlung, Leipzig, 1789. p. 488.


SCHILLER, Friedrich, Kabale und Liebe, Ein bürgerliches Trauerspiel in fünf Aufzügen, zweite Auflage, J. A. Imhoffsche Buchhandlung, Leipzig und München, 1788.


STEINBERG, Carl, Menschen und Menschen Situationen oder die Familie Grunau. Ein Schauspiel in fünf Aufzügen, 1792.


[1] D’habitude, du moins en matière des rituels de la salutation vers 1800, les traités de Kattfuss et de Wenzel s’avèrent des points de départ indispensables pour la reconstitution historique. Il en va malheureusement autrement en ce qui concerne la question qu’on nous a posée.

[2] DUBROCA, Louis, Le ton de la bonne compagnie ou règles de la civilité A l’usage des Personnes des deux sexes, chez Rondonneau, Paris, 1802, p. 99 – 100.

[3] LAFONTAINE, August, Rudolf und Julie. Ein Gemälde des menschlichen Herzens, Berlin, 1802, p. 11.

[4] GRAF VON LIMBERG, G.F., Der Deutsche Diogenes oder der Philosoph nach der Mode, Johann Georg Edlen von Rösle, Wien, 1792, p. 129.

[5] Propres soulignements.

[6] BIBRA, Sigmund von, Journal von und für Deutschland, 1791. Eilftes Stück, XII, Vorschlag, wie einer Art von honnettem Diebstahl vorzubeugen seyn möchte, Frankfurt am Main, pp. 975 – 977.

[7] Propres soulignements.

[8] Ibid., S. 977 – 978.

[9]LAFONTAINE, August, Rudolf und Julie. Ein Gemälde des menschlichen Herzens, Berlin, 1802, p. 44, p. 109.

[10] S. STEINBERG, Carl, Menschen und Menschen Situationen oder die Familie Grunau. Ein Schauspiel in fünf Aufzügen, 1792, p. 23.

[11] S. STEINBERG, Carl, Menschen und Menschen Situationen oder die Familie Grunau. Ein Schauspiel in fünf Aufzügen, 1792, p. 3.

SCHILLER, Friedrich, Kabale und Liebe, Ein bürgerliches Trauerspiel in fünf Aufzügen, zweite Auflage, J. A. Imhoffsche Buchhandlung, Leipzig und München, 1788, p. 9, p. 12: Miller demande au secrétaire Wurm de "poser" son chapeau, mais c'est Wurm lui-même qui s'exécute et qui, à la fin de sa visite, reprend son chapeau et sa canne.

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